13/07/2006

Toute la misère du Monde

J'ai trouvé ce matin dans mon abondant courrier le journal "Imagine" www.imagine-magazine.com et dedans ce superbe article signé par Claude Semal, je le reproduis ici car il est à mon avis buien dans le cadre de mon blog :

 

CHRONIQUE
Le pays petit

« Toute la misère du monde... »



Par Claude Semal, artiste citoyen, chanteur, poète, bouffon et blogueur


« On ne peut accueillir toute la misère du monde. » Dans le dictionnaire des idées reçues, cette maxime figurerait sûrement au « best of » des lieux communs. Or cette phrase est un bâton merdeux : on ne sait par quel bout la prendre.


A la première écoute, cette phrase sonne à nos oreilles comme une évidence. Ecoutez-la mieux : ce sophisme dévoilera vite son imposture. Car qui pourrait bien accueillir la misère du monde, si ce n’est le monde lui-même ? La Belgique ne fait-elle déjà plus partie du monde ? Ou faudrait-il expédier la misère terrienne sur la planète Mars ?

Si cette première pirouette amuse l’esprit, elle ne convaincra pas nécessairement le lecteur. Renversons donc cette phrase sur le dos, ouvrons-lui le ventre, et examinons de plus près ces quelques mots qui, mis bout à bout, engendrent tellement d’ambiguïtés.

« Monde », en fin de phrase, semble bien à sa place. D’emblée, le mot globalise. Il rappelle incidemment notre commune humanité. Il signale que nous vivons sur la même planète. Il dit que le hasard seul nous a fait naître au cœur d’une forêt tropicale, au milieu d’un désert ou au bord d’un champ de betteraves. Quels droits particuliers cet accident géographique pourrait-il légitimement nous donner ? Pourquoi d’autres, victimes ailleurs d’une malédiction locale, seraient-ils condamnés à la subir sans pouvoir la fuir ? Une célèbre Déclaration n’affirme-t-elle pas, ingénument, dans son article premier, que « les hommes naissent libres et égaux en droit » ? Quel serait le contenu d’une « liberté » qui nous obligerait à souffrir et à mourir là où le sort seul nous précipita ? Et que signifierait le mot « égalité », s’il figeait les uns dans une perpétuelle misère et les autres dans une redondante opulence ?

Or l’incroyable développement des techniques de communication et de transport a aujourd’hui fait, du plus lointain des hommes, notre plus proche voisin. Que nous le voulions ou non, il nous faudra apprendre à vivre avec lui.

Le mot le plus obscène

En disant cela, je ne nie pas pour autant la réalité historique des civilisations et des Etats. Je dis que, dans le respect des premières, il nous faut démocratiquement construire les seconds avec les hommes et les femmes qui y vivent. Tous les hommes, toutes les femmes. Nous ne bâtirons pas la démocratie en Europe comme une forteresse assiégée sur une île déserte, en rejetant à la mer les damnés de la Terre qui veulent y vivre et y travailler avec nous.

En ce sens, « accueillir » est sans doute dans notre phrase le mot le plus obscène, le plus hypocrite, le plus hors de propos. Quel sens de l’accueil, vraiment ! Priver de liberté des hommes, des femmes et des enfants dont le seul crime est d’être nés ailleurs ! Construire spécialement pour eux des « centres fermés », c’est-à-dire des camps de prisonniers ! Les couper totalement de la population belge - pour leur reprocher ensuite de n’avoir « pas su s’intégrer » ! Fixer des quotas d’expulsion, et prétendre renvoyer 15.000 personnes par an scotchées au siège d’un charter ! Bonjour l’accueil !

Le mot « misère », lui, semble aller de soi. Il n’en est pas moins ambigu. Car si c’est bien la misère (guerre civile, dictature, famine ou « simple » pauvreté) qui pousse les gens à quitter leur pays, ce n’est pas la misère qui débarque à Zaventem ou à la gare du Midi. C’est un homme ou une femme avec son énergie, ses projets, sa jeunesse, ses économies parfois, sa force de travail souvent, son envie de vivre toujours. Avec sa culture et une partie de la mémoire du monde - ses parfums, ses rythmes, ses couleurs. C’est grâce à eux tous qu’il y a chez nous des dizaines de restos, de snacks et de commerces espagnols, grecs, italiens, marocains, chiliens, indiens, pakistanais, polonais, turcs... Grâce à eux que les musiciens qui nous font danser sont souvent blacks, italos, latinos, beurs, californiens... Grâce à eux que les maisons sont construites, que les ménages sont faits, que les enfants sont gardés... Grâce à eux que mes ami(e)s sont parfois catalans, tunisiens, suisses, congolais, étasuniens, québécois, juifs polonais...

C’est toute cette richesse-là que nous pouvons accueillir. Celle qui nous fait voyager sur place. Celle qui fait de nous les vecteurs d’une culture universelle qui pourra indéfiniment croître en chacun de nous sans jamais en priver personne. Qui ne nous parle ici que de « misère » ?

Toutes les frites du monde ?

Il y a un mot dont nous n’avons pas encore parlé : « toute ». C’est la clef de l’imposture. Car qui pourrait porter sur ses épaules toute la misère, toute la richesse ou même toutes les frites du monde ? Avouez que ça vous fatigue rien que d’y penser !

Alors qu’une partie de la misère du monde - surtout si c’est aussi une partie de sa richesse -, cela devient tout de suite plus facile à accepter, non ?

Les candidats réfugiés sont aujourd’hui entre 10.000 et 20.000 par an en Belgique. Soit, proportionnellement, entre 0,1% et 0,2% de la population belge. Imaginez une grande salle où vivraient et travailleraient un millier de personnes. Tous les ans, une ou deux personnes supplémentaires pousseraient la porte et se mêleraient aux mille autres. La vie de la cité s’en trouverait-elle bouleversée ? Les gens seraient-ils vraiment plus riches, plus heureux, plus travailleurs, plus libres... s’ils laissaient enfermer ces nouveaux venus dans un camp de prisonniers ? Ou est-ce une partie de leur propre humanité qu’ils auraient ainsi mise sous clé ?

Je laisserai le mot de la fin à Alexandre Von Sivers, le plus syldave des comédiens belges qui, après une naissance en Europe centrale, a vécu ses premiers mois en Belgique comme « bébé sans papiers ». Dans une vidéo de soutien aux demandes de régularisation, il disait en substance : « Je ne comprends pas grand-chose aux Etats et aux frontières. Je sais seulement que la Terre est ronde et que, contrairement aux arbres, qui ont des racines, les hommes ont des pieds pour marcher. »

Claude Semal

09:59 Écrit par Jacques dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/07/2006

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